Kiffe la France…

Un jour un breton nationaliste me posa la question suivante : « Mais toi, tu te sens française ? ». Au départ je n’avais aucune envie d’y répondre. La réponse que j’y fis toutefois fut quelque peu différente de celle que je ferais aujourd’hui si on me la posait à nouveau. Cependant… Ce jour-la, j’ai répondu un « oui » qui se voulait affirmé.

A vrai dire, je ne m’étais jamais vraiment interrogée à ce sujet. Du moins cela n’avait jamais occupé une très grande place dans mon esprit. Comme toute personne guadeloupéenne consciente d’appartenir à un territoire colonisé, je m’étais surprise moi-même à tenter d’imaginer furtivement ce que serait une Guadeloupe indépendante. J’avoue qu’alors le résultat de cet effort d’imagination un peu paresseux il est vrai ne m’avait pas enchanté, voire effrayé. J’avais donc mis tout cela de côté, me promettant d’y revenir…

J’avais donc répondu « oui, je me sens française ». J’avais ensuite développé : ma carte d’identité est française, une partie de mes références culturelles le sont, ma mère a vécu une longue partie de son enfance en France (comprendre « hexagone »). Donc oui, je suis française, autant que je suis guadeloupéenne. L’incompréhension pouvait se lire sur le visage de mon camarade : « comment peux-tu te dire française après tout ce que ce pays vous a fait? Personnellement je ne suis pas français. Je suis breton ».

Pour tout te dire, toi qui me lis, je crois, a bien y réfléchir que j’étais simplement incapable de laisser un français, tout breton et indépendantiste qu’il soit, blanc de surcroît, émettre un quelconque avis sur mes choix d’appartenance nationale. D’ailleurs, j’en suis toujours incapable et c’est tant mieux! On s’est trop battu pour l’avoir, notre citoyenneté. Je n’allais donc pas laisser un français né en Europe me dire de quelle nationalité me revendiquer. Non, sûrement pas alors que certains, relativement nombreux et loin d’être bienveillants à l’égard de mes semblables, s’acharnent à nous nier cette citoyenneté, à nous maintenir dans l’altérité envahissante, à faire de nous d’éternels bâtards de la République, « san manman ni papa ».

Hier la France (ou plutôt l’équipe de) est repartie de Russie avec dans ses valises la coupe du monde de foot. À part la liesse populaire, on a entendu et lu les élans patriotiques des uns et des autres, et je ne parle pas des drapeaux bleu blanc rouge qui flottaient partout, à commencer par ceux venus des joueurs eux mêmes, Paul Pogba ayant lâché un « Bravo! Bravo! La République ! La République ! » alors que lui et ses coéquipiers venaient d’applaudir ce soldat blessé au Mali, l’adjudant-chef Cabrita. La veille, le ministre de l’intérieur Gérard Collomb affectueusement surnommé le « facho se service » a écrit sur Twitter à propos des forces de l’ordre (et pompiers) « Respectez-les comme vous respectez l’équipe de France ».

Quelques jours plus tôt a Nantes, un jeune homme, Aboubakar Fofana, est mort d’une balle dans le cou tirée par un crs, ce dernier ayant mensongèrement plaidé la légitime défense. S’en sont suivi cinq jours « d’affrontements entre les jeunes et les forces de l’ordre », pour reprendre l’expression journalistiquement consacrée. La même semaine on apprenait « l’agression » d’un couple de policiers par « deux individus ». L’acte a été qualifié « d’ignoble » par le président de la République. Un article d’Arrêt Sur Image apportera un autre éclairage sur cette affaire qui a tout de la bagarre de rue sur fond de provocation policière en quartier populaire…

C’est donc dans ce contexte un peu turbulent où des jeunes gens issus de l’immigration post coloniale, accusés régulièrement de foutre le bordel, de manquer de respect et de reconnaissance envers la patrie qui leur file des allocations et des lycées professionnels sont portés au nues, transformés en icônes républicaines de la France , que l’on enjoint tout un chacun,, surtout si on n’est pas blanc, à kiffer la France et surtout ses symboles. Car, on ne s’y trompe pas, en région parisienne les habitants du 92, 93 et 94 ont été gentiment priés de manifester leur amour pour les bleus (blanc rouge) loin des champs Elysées « pour des raisons de sécurité », selon la préfecture. Le symbolique ici se traduit avec le mordant du concret, du materiel : restez chez vous et aimez-moi loin…

Alors dans tout ça, française ou pas ?

Aujourd’hui je dirais « ça dépend ». Une chose est sûre je suis guadeloupéenne et je n’ai plus peur d’imaginer une Guadeloupe émancipée. J’aime mieux ça plutôt que de continuer à construire cette banlieue de la France que constituent « lézoutremer ». Je n’oublie pas non plus que beaucoup risquent leur vie pour obtenir la citoyenneté, malgré la violente insistance avec laquelle on rappelle aux « non-souchiens » que nous sommes à quel point « la France, tu l’aimes où tu la quittes ». À cela je dis « la France, si on la quitte, c’est QUAND et COMME on voudra. Tu nous a voulus tu nous gardes. »

Si un jour j’ai kiffé la France, ça s’est arrêté le jour où j’ai compris que celle ci oubliait avec une constante obstination raciste et toute capitaliste de se demander « Mais qui fait la france? ». Car lorsqu’elle s’aventure sur ce terrain, c’est l’uranium, les terres rares, le sucre et le café dont il faut parler et toute la misère scandaleusement répandue aux quatre coins du monde depuis des siècles qui ressurgissent, toute cette main d’oeuvre et ces cerveaux utilisés, exploités toujours dans un seul but : enrichir l’Empire à la deuxième Zone Économique Exclusive (a.k.a domaine maritime) du monde… il faut aussi parler de l’or de la Guyane, de la recherche spatiale, de la banane et des terres polluées au chlordécone etc, etc. Et fouiller la-dedans… la France kiffe peu, n’est-ce pas ?

Après avoir rendu nos pays invivables, la France nous pousse à l’exil (à moins qu’elle nous attire ?) pour mieux nous repousser hors de ses frontières ou aux marges sociales et géographiques de son territoire. Césaire à cru à l’assimilation et c’est ainsi que nous sommes devenus département. Peut-être pensait-il que la négritude suffirait à faire de nous des sujets politiques à part entière au sein de cette république qui, sensible à la raison et débarrassée du racisme et de l’impérialisme, nous aurait fait une place autre qu’entièrement à part… Soixante-dix ans plus tard, il nous faut finir de démanteler les colonies, à l’intérieur comme à l’extérieur. Et la tâche est rude, mais quel bonheur !

Tjenbé rèd!

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3 réflexions sur “Kiffe la France…

  1. Je découvre ton blog par hasard au détour d’une recherche sur WordPress ! Merci pour cet article, je pense le partager bientôt, ce serait utile à beaucoup de personnes de le lire 🙂

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